Mausolées

Elisabeth de Moreau d’Andoy et Luigi Papa
Publié le 24 mai 2016 sur le site http://elisabethdemoreaufr.me
Recherches faites en 2014-2015-2016

Abbayes, églises, mausolées dans les Marches, Italie
du 7ème au 10ème siècles

1. Les abbayes

Durant le haut Moyen Âge, les seigneurs Francs et Lombards fondaient des abbayes. Nous avons le cas de l’abbaye mérovingienne de Notre-Dame de Jouarre fondée vers 630-635 en Seine et Marne par le noble Authaire et sa femme Aiga. Cette abbaye a un mausolée-crypte où sont inhumés ses fondateurs dans des sarcophages. Abbon, gouverneur de la Provence pour Charles Martel, grand-père de Charlemagne, avait fondé l’abbaye de la Novalese dans le Piémont italien. Guillaume d’Aquitaine, aussi appelé William, cousin germain et grand général de Charlemagne, a fondé l’abbaye de Gellone, et ce ne sont que trois exemples.

Mausolei foto 1 Abbaye_de_Gellone.jpg1. Abbaye de Gellone à Saint-Guilhem-le-désert, France, 8ème siècle

De nombreux actes du haut Moyen Âge démontrent que ces abbayes n’étaient pas fondées par pure générosité, mais devaient rendre des services aux familles des leurs nobles bienfaiteurs : les moines qui y habitaient fournissaient du fourrage et tout autre produit demandé, entretenaient les routes contrôlaient le transit, et, comme nous allons le voir, s’occupaient des morts de la famille de leur fondateur.
Quand on visite les Marches et que l’on se trouve à une abbaye, disparue ou non, il suffit de lever les yeux pour découvrir les ruines d’une forteresse sur une colline toute proche ou une petite ville dont la base est un château, où vivait certainement la famille qui a fondé l’abbaye.
Nous pouvons donc penser que nous nous trouvons en face d’une typologie d’organisation du territoire récurrente dans les Marches.

La Région Marches (Marche en italien) déclare l’existence de 96 abbayes sur son site Internet : 52 peuvent être visitées et 44 ont complètement disparu, mais malgré tout elles continuent à donner leur nom à la zone. Ces chiffres pourraient être en-dessous de la réalité.
Les abbayes bénédictines ont généralement été détruites à partir du 12ème siècle, souvent par les Cisterciens, dans le cadre de la conquête militaire des Marches par l’Église Catholique. Cette guerre civile a duré plusieurs siècles. Les abbayes Bénédictines étaient souvent des abbayes impériales qui soutenaient la cause des empereurs. Il fallait donc les éliminer. Un exemple entre tous est l’abbaye de Santa Croce al Chienti, fondée par Louis le Pieux pour Benoît d’Aniane. La véritable guerre que lui ont faite les Cisterciens, l’élimination des moines et la destruction de l’abbaye sont prouvées par plusieurs documents authentiques.
Dans les abbayes, il y avait généralement un mausolée. J’ai recherché et visité ces mausolées avec Luigi Papa durant le printemps et l’été 2014. En 2015, j’ai écrit mon livre en Anglais « Charlemagne The Dark Secret ». En 2016, nous avons repris la recherche sur les mausolées pour pouvoir la publier.
Nous en avons visité une bonne trentaine, mais il pourrait y en avoir plus. Il n’est pas rare de noter, sous les églises à abside actuelles, des espaces inaccessibles, souvent avec fenêtre, qui pourraient être des mausolées non encore recensés. Tous les mausolées étaient généralement construits au rez-de-chaussée et pas sous terre, comme on le pense souvent. Tous possèdent des fenêtres qui donnent à l’extérieur. Mais nous allons parler de ces mausolées plus loin.

Mausolei foto 2 San Vittore.JPG2. San Vittore delle Chiuse, Genga, Italie

2. Les églises

Dans la partie du Picenum objet de notre recherche, il y a quelques églises lombardes assez difficiles à identifier parce que, souvent, elles n’ont pas de caractéristiques particulières. Par contre, nous avons relevé bon nombre d’églises carolingiennes typiques ou pseudo carolingiennes.
Il y a au mois quatre églises carolingiennes authentiques de l’époque de Charlemagne dans le Picenum :
– San Claudio al Chienti à Corridonia,
– Santa Maria delle Moie à Moie di Maiolati Spontini,
– San Vittore delle Chiuse à Genga,
– Santa Croce dei Conti à Sassoferrato.

Ces quatre églises ont le même plan carré et les mêmes caractéristiques architectoniques que l’oratoire de Germigny-des-Prés près d’Orléans. La littérature du haut Moyen Âge nous fournit les preuves que l’église de Germigny-des-Prés fut construite par Théodulfe, un membre de la cour de Charlemagne, vers l’an 803, sur le modèle de la chapelle palatine d’Aquisgranum. Il faut noter en passant qu’elle n’a rien à voir avec la cathédrale d’Aix-la-Chapelle (Aachen), l’Aquisgranum officiel. Nous pouvons donc considérer que les quatre églises citées ont été construites à la même époque, sous l’impulsion directe de Charlemagne.

Mausolei foto 3 Germigny.jpg3. Germigny-des-Prés, Orléans (photo d’Angela Schulze Raestrup)

Les caractéristiques communes de ces constructions sont les suivantes :
– le plan carré, déjà mentionné,
– quatre piliers ou colonnes divisant l’espace en 9 modules,
– des plafonds à arêtes construits en pierres,
– trois absides semi-circulaires dans le chœur, dont celle du centre plus grande, et souvent une abside supplémentaire sur chaque côté de la nef,
– la porte d’entrée dans le mur opposé aux absides du chœur,
– des fenêtres en forme de meurtrières à double ébrasement,
– les fenêtres décentrées généralement vers la droite et les portes décentrées vers la gauche, par rapport au centre de la paroi qu’elles éclairent,
– les petits arcs tombants décoratifs sous la ligne des toits,
– deux tours à escalier en colimaçon pour monter sur le toit,
– des toits probablement plats,
– coupole ou lanterne sur le toit,
– des parastates sur les murs extérieurs.
Ensuite, nous avons toute une série de petites églises de la même époque, souvent avec une seule abside, qui émaillent le territoire des Marches. Ces constructions sont typiquement pré-Cluny et de dimensions modestes.
Certaines pourraient être des mausolées transformés en églises.
Les archéologues et historiens de l’architecture croate, en particulier Miljenko Jurković, qui ont été confrontés à la même situation dans leur pays, juste en face de la côte picène, sont arrivés à la conclusion que les nombreuses églises et mausolées carolingiens y ont été construits par des familles de dignitaires Francs. C’est exactement ce que nous trouvons aussi dans les Marches. D’ailleurs certains mausolées sont identiques sur les deux rives de la mer Adriatique.

Toutes les églises du haut Moyen Âge européen possèdent des tombes dans le sol, avec des pierres tombales qui les recouvrent, ou des sarcophages. Dans le Picenum, au contraire, on ne trouve pas une seule tombe ni sarcophage. Nous savons que les quatre églises carolingiennes ci-dessus avaient des tombes dans le sol, avec pierres tombales. Tout a été systématiquement recouvert par de nouveaux pavements d’époque moderne, et nous savons que ces pavements sont ajoutés puisqu’ils enterrent le pied des colonnes et/ou piliers.

Mausolei foto 4 Sant'Abbondio.JPG4. Une des absides de San Biagio de Serra Sant’Abbondio, hors de l’église sus-jacente

Nous trouvons enfin des églises médiévales qui présentent des caractéristiques externes vaguement carolingiennes. Ces églises, bien que gardant certaines particularités typiques carolingiens, comme les trois absides dans le chœur, sont postérieures de plusieurs centaines d’années. Généralement, elles surmontent un mausolée dans un château ou une abbaye, eux-mêmes parfois disparus. Souvent, le mausolée a été endommagé durant la construction de l’église sus-jacente. On y a ajouté des murs de soutien (Valfucina, San Marco di Fiastra) et/ou amputé une partie de l’espace (Pievebovigliana, Santa Maria delle Macchie). Parfois l’église couvre seulement une partie du mausolée (San Costanzo di Sarnano, San Biagio di Serra Sant’Abbondio) et les absides non comprises dans l’église sont laissées à pourrir dehors.

3. Les mausolées transformés en églises et les mausolées transformés en cryptes

Certains mausolées carrés ou ronds ont été transformés en église en ajoutant une nef (San Paolino à Falerone, Santa Maria Piè di Chienti à Montecosaro Scalo), et en supprimant les tombes et sarcophages.
Mais regardons de plus près un phénomène tout à fait particulier du Picenum : les mausolées transformés en cryptes.
La description des cryptes faite par Wikipedia est surprenante :
« En termes modernes, une crypte est une chambre ou un espace fermé en pierre, utilisé pour conserver les restes des morts, contenant les tombes de personnages importants. (…) On trouve des cryptes généralement dans les cimetières et dans les édifices religieux, mais occasionnellement aussi dans des propriétés privées. Des familles riches ou prestigieuses ont souvent une « crypte de famille ». Dans certaines localités, une crypte construite au-dessus du niveau du sol est appelée mausolée. »
« (…) Les églises étaient souvent construites au-dessus du niveau du sol (c’est-à-dire au premier étage) pour y intégrer une crypte existante » (un mausolée).
C’est une typologie très fréquente dans le Picenum. Nous allons voir plus loin les preuves que l’église « surélevée » a été construite bien APRÈS le mausolée.

Mais retournons à Wikipedia :
(…) Les cryptes ont été utilisées d’abord en Europe occidentale et à partir de là, amplement diffusée sous Charlemagne. Elles étaient très communes en Occident dans le haut Moyen Âge, par exemple en Bourgogne à Dijon et à Tournus. Après le Xème siècle la nécessité de leur emploi commença à disparaître, (…). Les cryptes furent rarement construites durant la période gothique. »
En effet, le 10ème siècle voit apparaître les empereurs saxons qui n’avaient pas la même culture que les Francs.

220px-Jouarre_Crypte_Saint_Paul110253.JPG5. Mausolée de Notre-Dame de Jouarre, 7ème siècle
et sarcophages de ses fondateurs

La bonne trentaine de mausolées francs et lombards que nous avons actuellement répertoriés dans les Marches, en Italie, date de différentes époques qui vont des environs de l’année 650 à, disons, l’an 950. Il y a deux exceptions : ce qui est probablement le mausolée de l’Empereur Byzantin Léon 1er et un mausolée Hauhenstaufen à Muccia.
1 – Abbaye di Rambona (Pollenza)
2 – Cimetière Isola (San Severino Marche)
3 – Madonna della Pieve di San Zenone (Gagliole)
4 – Oratoire San Biagio (collégiale de S. Ginesio)
5 – Pieve (San Leo)
6 – San Biagio (Serra Sant’ Abbondio)
7 – San Biagio all’Isola (Montemonaco)
8 – San Costanzo de Sarnano (Gualdo)
9 – San Marco di Fiastra (Colvenale de Pievebovigliana)
10 – Sant’Angelo in Montespino (Monfortino)
11 – Sant’Angelo in Piano (Carassai)
12 – Sant’Urbano (Apiro)
13 – Santa Maria à Piè di Chienti (Montecosaro Scalo, probablement byzantin)
14 – Santa Maria Assunta (Pievebovigliana)
15 – Santa Maria delle Macchie (San Ginesio)
16 – Santa Maria di Pistia (Serravalle)
17 – Santa Maria in Valfucina (Elcito de San Severino Marche)
18 – San Lorenzo in Doliolo (San Severino Marche)
19 – Valle San Benedetto (Montecavallo)
20 – Abbaye des Saints Anastasio et Vincenzo (Amandola)
21 – Abbaye des Saints Ruffino et Vitale (Amandola)
22 – Muccia (mausoleo probablement Hohenstaufen)
23 – San Firmano (Montelupone)
24 – Tuseggia (Camerino)
25 – Morro (Camerino)
26 – San Venanzo (Camerino)
27 – Madonna della Pieve (Gagliole)
28 – Sant’Ugolino di Fiegni (Fiastra)
29 – Abbaye di San Biaggio di Piobbico (Sarnano)
30 – Fiordimonte
31 – Campolarzo di Caldarola
32 – San Silvestro (Monte Roberto)
33 – Santo Stefano (Roccafluvione)
34 – San Quirico (Lapedona)
35 – San Lorenzo (Lapedona)
36 – San Paolino (Falerone la partie carrée du choeur avec abside)

Les mausolées qui se trouvent sous des églises où aujourd’hui on dit la messe peuvent être visités le dimanche avant ou après le rite religieux. Il faut faire attention aux horaires parce que les églises sont immédiatement refermées après la messe. Pour les autres, il faut contacter la commune. Certains sont impossibles à visiter entre autres Valle San Benedetto à Montecavallo qui est muré.

Au fil du temps, ces constructions ont subi de très nombreuses transformations architectoniques et de destination. Nous nous retrouvons donc avec plusieurs typologies de mausolées/cryptes. Sans parler du fait que les bâtiments se sont naturellement enterrés au cours des siècles d’environ un mètre.
En principe, il faut considérer que chaque monument est un cas en soi et que l’histoire particulière du lieu précis en a fait ce que nous pouvons encore voir aujourd’hui.

Nombre de ces mausolées présentent du matériel romain de réemploi. On peut donc imaginer qu’il y avait un temple romain à proximité.
Ils ont souvent des murs latéraux de remplissage (Valfucina – Pievebovigliana), ce qui indique que les côtés étaient ouverts (comme certains mausolées croates) et qu’ils faisaient partie d’une abbaye ou d’un château (Pievebovigliana). Le « château » de Pievebovigliana pourrait avoir été une abbaye à une certaine époque. Les mausolées carolingiens ont les mêmes plafonds à arêtes en pierres que les quatre églises carolingiennes dont nous avons déjà parlé.
Les mausolées du Picenum ont généralement été construits au rez-de-chaussée. Ils ont d’ailleurs des fenêtres. Le mausolée original avait sa propre entrée. Aujourd’hui, on descend dans ce qui est devenu une crypte, de l’église, par des escaliers modernes.

Comment dater ces mausolées ?

Inutile de dire que la datation officielle de ces édifices est généralement fluctuante et fantaisiste. Nous avons deux mausolées datés de manière crédible : Santo Stefano di Roccafluvoine. Le mausolée est du 8ème-9ème siècle. Il se trouvait dans une abbaye carolingienne désormais disparue appartenant à l’abbaye impériale de Farfa en Sabine. Elle avait sa propre entrée et des tombes jusqu’aux années ’60. L’église sus-jacente est du 12ème siècle. L’église sus-jacente est du 12ème siècle. Le second mausolée daté avec certitude est le mausolée de Rambona.

Mausolei foto 6 Rambona.JPG6. Abbaye de Rambona

Il a été reconnu comme carolingien par le Professeur Federico Guidobaldi de l’université La Sapienza de Rome, pour compte du CNR. La datation est confirmée par un diptyque en ivoire, qui se trouve actuellement dans la Bibliothèque Apostolique du Vatican, et peut être vu sur les sites internet cartacanta.org et pro-rambona.it. Ce diptyque dit textuellement : Cenobio Rambona Ageltruda Construxi (il manque le t de la troisième personne du singulier), c’est-à-dire : «Ageltrude construisit le monastère de Rambona».

L’Impératrice Ageltrude était la fille du Duc lombard de Bénévent, la femme de l’arrière-petit-fils de Charlemagne, le Comte Guy Wipo de Camerino qui a été élu empereur à la mort de son cousin Charles III dit le Gros. Cela nous situe à une période carolingienne tardive, vers 895.
En réalité, l’impératrice reconstruisit l’abbaye bénédictine pour moines qui avait été détruite par les Sarrasins vers 881. La première église carolingienne ayant été construite sur un antique sanctuaire, probablement picène, dédié au Dieu Ra et à la Déesse Bona (Rambona).
La nouvelle abbaye fut dédiée aux saints Grégoire, Silvestre et Flavian puis confiée à l’abbé Olderic. Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, l’Impératrice Ageltrude ne s’est pas installée à Rambona parce que c’était un couvent d’hommes. Elle s’est certainement retirée dans un proche couvent de femmes.
De l’abbaye bénédictine de Rambona construite par Ageltrude, il ne reste que l’église parce que l’abbaye fut ensuite conquise et détruite par les Cisterciens à une date imprécisée, en tout cas après leur arrivée dans le Picenum en 1140.

Mausolei foto 7 dittico Rambona.jpg7. Diptyque de Rambona

L’église carolingienne avait trois absides semi-circulaires et une seule nef. Les deux petites absides latérales étaient des sacellums qui communiquaient avec la nef principale par deux grandes baies. Les sacellums existent encore partiellement. Les quelques fenêtres de l’époques sont des meurtrières à double ébrasement. Par contre la grande abside hémisphérique centrale de 7 mètres de large a été démolie au 19ème siècle pour agrandir le mausolée de quasi un tiers et l’utiliser comme église pour le culte catholique.
L’impératrice avait fait reconstruire l’église carolingienne en ajoutant une façade à trois absides environ dix mètres plus avant, ménageant un local qui a été merveilleusement construit avec des restes d’église carolingienne et d’un temple romain qui se trouvait probablement à proximité, à utiliser comme mausolée.
Dans le mausolée, les chapiteaux des colonnes typiquement carolingiens représentent des palmettes, des aigles et des monstres chaldéens, signe de mort qui confirme qu’il s’agit bien d’un mausolée.

C’est probablement durant ces travaux que fut retrouvé vers 1810-20 un sarcophage « païen » dans lequel il y avait un mystérieux défunt. L’Identité du défunt était tellement bouleversante que l’évêque de Macerata, Vincenzo Maria Strambi, fut immédiatement informé. Le sarcophage fut prélevé et disparut. L’évêque n’a jamais révélé le nom du haut personnage important, probable propriétaire du mausolée. Mais c’est un secret de polichinelle : si le sarcophage de l’Empereur Guy Wipo de Camerino se trouve à Parme, et on ne sait pas exactement où, le sarcophage trouvé à Rambona est celui de l’Empereur Lambert Wipo de Camerino, fils de l’Impératrice Ageltrude et de l’Empereur Guy.
Vincenzo Maria Strambi fut canonisé.

Mausolei foto 8 cripta Rambona.jpg8. Mausolée de Rambona (895)

Rambona peut nous aider à comprendre quand et comment ont été construits les mausolées, appelés improprement cryptes, parce que les restes de l’abbaye de Rambona sont officiellement datés.
Une chose importante est que ce mausolée n’est pas enterré. Il est au rez-de-chaussée, comme l’étaient probablement tous les autres mausolées du Picenum.

Nous avons deux preuves évidentes que les mausolées appelés cryptes ont été construits plusieurs centaines d’années avant les églises « pseudo-carolingiennes » qui, aujourd’hui, les surmontent :
– La première est que certaines de ces églises postérieures n’ont pas inclus toutes les absides du mausolée sous-jacent dans leur construction. C’est le cas de San Costanzo di Sarnano où on voit l’abside semi-circulaire hors des murs de l’église. À San Biagio à Serra Sant’Abbondio seule l’abside centrale du mausolée a été reprise dans l’église qui se trouve au-dessus, tandis que les deux plus petites sont restées à l’extérieur.
– La seconde preuve est que beaucoup de ces mausolées ont été partiellement démolis (environ un tiers) justement pour construire dans la nouvelle église les escaliers qui relient la nef du rez-de-chaussée au chœur surélevé au-dessus du mausolée (Pievebovigliana – Santa Maria delle Macchie). La construction de ces églises surélevées a nécessité l’ajoute de murs de soutien, souvent en plein milieu du mausolée sous-jacent, l’endommageant parfois sérieusement (Val Fucina). Par ailleurs, ces églises, dont le chœur a une forme générale carolingienne, ne possèdent pas les détails architectoniques que nous retrouvons dans les églises certainement édifiées à l’époque de Charlemagne.

Nous avons alors des mausolées, appelés cryptes, parce qu’ils ont été « englobés » et cachés dans l’église qui se trouve actuellement au-dessus. À l’origine, l’accès aux mausolées se faisait de l’extérieur, directement de l’abbaye ou du château qui, souvent, n’existe plus. L’entrée se faisait dans le mur opposé aux trois absides ou sur les côtés si ceux-ci étaient ouverts.
L’espace trop exigu et la forêt de colonnes empêchaient le développement de rites religieux. Les mausolées n’étaient donc pas un lieu de culte (messe) mais accueillaient les restes des seigneurs dans des sarcophages et/ou des tombes dans le sol.

Mausolei foto 9 Pianta Pievebovigliana.png9. Mausolée de Pievebovigliana. À gauche à l’origine
À droite : état actuel (dessin de Luigi Papa)

Les mausolées de la France d’aujourd’hui contenaient des tombes et/ou sarcophages. Entre autres le mausolée mérovingien de l’abbaye de Notre Dame de Jouarre qui contient encore les restes de ses fondateurs.
Dans les Marches, au contraire, nous avons la trentaine de mausolées de la liste complètement VIDES, sans usage apparent. On a bien essayé çà et là de mettre une statue de saint, un autel remplace souvent les sarcophages. mais on voit du premier coup d’œil que ce « remplissage » n’est pas original.

Mausolei foto 10 Sant'Angelo di Montespino.JPG10. Sant’Angelo di Montespino

Des documents du haut Moyen Age qualifient d’ailleurs ces mausolées de « païens ». Entre autres celui de Sant’Angelo in Montespino. Le fait que ces mausolées étaient païens était une des raisons avancées par l’Eglise Catholique pour en prendre possession. La prise de possession et la destruction des temples païens par le clergé chrétien a été un problème dès les tout premiers siècles de notre ère. L’Empereur Byzantin Julien (331-363), son entourage et différents auteurs byzantins s’en plaignaient déjà. Entre le 4ème et le 7ème siècle, de nombreux auteurs parlent de la persécution des païens et de la destruction et/ou vol de leurs lieux de culte.

Le fait que certains de ces mausolées étaient qualifiés de païens et les très nombreuses allusions au Dieu Mithra que j’ai trouvées durant mes recherches dans les sites archéologiques et dans les églises actuelles des Marches, mais aussi ailleurs en Italie Centrale, comme à Assise, ouvre une perspective totalement neuve. Il semblerait que les Francs soient devenus chrétiens avec Pépin le Jeune (Bref) et Charlemagne. Pas avant. On nous a toujours dit que c’était le Roi Clovis (466-511) qui s’était converti. C’est possible, mais il ne semble pas que l’ensemble des nobles et du peuple l’ait suivi. D’ailleurs le passage d’un dieu à l’autre a dû être facilité par le fait que Mithra et Jésus Christ avaient de très nombreuses caractéristiques en commun, le Jésus mythique étant copié en grande partie sur le dieu multimillénaire Mithra.
N’ayant pas encore fait de recherche ciblée sur cet aspect, je ne peux néanmoins encore rien affirmer.

L’histoire raconte que l’archevêque de Fermo Alexandre Borgia (1682-1764) est venu au 18ème siècle avec toute une suite et qu’il a fait détruire devant lui les deux tombes qui se trouvaient dans la grande abside du mausolée « païen » de Sant’Angelo in Montespino (Monfortino) et retirer les pierres tombales. À part les restes des défunts, est apparue une petite boîte en bois qu’on a fait disparaître. La découverte de la boîte indique qu’il y avait un défunt de marque.
Nous avons un autre exemple de boîte, métallique cette fois, trouvée durant la réfection du pavement de San Claudio al Chienti à Corridonia, en 1926 aux pieds d’un riche guerrier blond, enterré avec ses armes. Il pourrait s’agir des restes de l’Empereur Otton III. La tombe qui se trouvait dans le sol a été détruite et les restes impériaux jetés sous le nouveau pavement à droite de l’autel. Ces restes ont été vus par le radar lors d’une vérification en 2014, par l’ingénieur Alberto Morresi.
À quoi servaient les boîtes ? Elles contenaient très probablement les sceaux du défunt qui lui permettaient de signer les documents officiels. Après la mort du titulaire ces instruments légaux, ne pouvant plus être utilisés, étaient enterrés avec lui.

Personne ne peut sérieusement croire que l’archevêque de Fermo soit venu par hasard sur la colline perdue de Montespino dans les contreforts de la chaîne des Monts Sibillini, même s’il s’agissait d’une riche église séculière, et qu’il ait fait ouvrir (et disparaître) ces tombes, en passant. Les pierres tombales qui ont disparu portaient évidemment le nom des défunts, et aussi les sceaux.
Mentionnons le fait que de nombreuses pierres portant des inscriptions ou des hauts-reliefs et autres objets de valeur archéologique, ainsi qu’un corps entier de l’église Sant’Angelo in Montespino : la troisième abside et sa nef plus courte, ont aussi disparu durant la récente restauration de l’église conduite par la Surintendance archéologique des Marches.
Il faut aussi mentionner la destruction récente (entre 2011 et 2015) de tombes dans le mausolée de San Paolino à Falerone (la partie carrée du chœur), profitant de la « restauration » du bâtiment. Une magnifique colonne avec chapiteau aussi a disparu.

Les mausolées, trop riches pour se faire démolir, sont le témoignage d’un territoire organisé, défendu par des forteresses, chacun, ou presque, avec son abbaye et son mausolée de famille.
Faisons quelques exemples : le mausolée de Valfucina, probablement franc, qui se trouvait dans une abbaye bénédictine maintenant disparue, sous la forteresse d’Elcito (San Severino Marche). L’église avec mausolée probablement lombard de Sant’Angelo in Piano est située sous la Rocca Montevarmine d’Aso, celle de San Marco di Fiastra, probablement franque, à une faible distance de la forteresse de Col Venale etc. etc.

Arrêtons-nous un moment sur trois mausolées emblématiques : Santa Maria a Piè di Chienti à Montecosaro Scalo, Santa Maria in Valfucina dans le territoire de San Severino Marche et Santa Maria Assunta à Pievebovigliana.

Mausolei foto 11 Sarcofago Leone 1.JPG11. Sarcophage de l’Empereur Léon 1er, Sant’Elpidio a Mar

Santa Maria Piè di Chienti a Montecosaro Scalo

Cet important monument est de style Cluny III (10ème-11ème siècle) depuis… 1927-28 ! Il a été profondément remanié au cours des siècles. Si on enlève mentalement les absides et la nef, on se trouve en face d’un tombeau impérial typiquement byzantin sur deux étages. En effet, jusqu’aux travaux de « restauration » effectués par Luigi Serra, Surintendant des biens archéologiques, dans les années 1927-28, ce monument n’était pas une église, mais un mausolée « païen ». Il existait un escalier externe monumental de la largeur du transept de l’église actuelle pour accéder à l’étage supérieur où, à l’origine, devait se trouver le sarcophage impérial. Serra a écrit textuellement dans son livre, indiqué dans les notes, qu’il a « ajouté 2 escaliers de 22 marches (sur les côtés) pour remplacer l’escalier (original) qui comprenait toute la largeur de l’église ». C’est probablement aussi à l’époque de Serra que ce magnifique édifice païen a été définitivement transformé en église.
Nous savons même de quel empereur c’était le tombeau puisqu’un superbe sarcophage impérial romain en marbre rouge se trouve comme par hasard à quelques kilomètres : à Sant’Elpidio a Mare, dans la collégiale de Saint Elpidio, sur la place centrale. Le sarcophage a été identifié. C’est celui de l’Empereur Léon 1er (411-474) avec ses gros yeux exorbités.

Mausolée de Santa Maria in Valfucina

Il se trouve dans une vallée sauvage. L’éperon rocheux avec ses quelques maisons et une construction militaire en ruine qui surplombe le mausolée est ce qui reste de la forteresse d’Elcito.

Mausolei foto 12 valfucina.jpg12. Mausolée de Valfucina

Ce petit mausolée « païen » de plan carré a une abside semi-circulaire d’une largeur d’environ 7 mètres et quatre colonnes portantes. Il a en plus, à l’intérieur, contre le mur de l’abside, quatre colonnes séparées par trois fenêtres. Le fait que les trois uniques fenêtres se trouvent dans l’abside nous fait penser que le mausolée faisait partie d’un bâtiment plus grand sur les côtés. Il était donc intégré dans une abbaye qui a disparu. Deux des trois fenêtres sont bouchées, mais la troisième est une meurtrière à double ébrasement. Les fenêtres et la porte d’entrée enterrées, sur la paroi du fond, sont décentrées, caractéristique déjà mentionnée.
Il y a huit colonnes à l’intérieur, contre les murs extérieurs mais les cloisons entre les colonnes sont moins épaisses que celle de l’abside. Ce sont donc des murs de remplissage postérieur, pas originaux.
Les chapiteaux des quatre colonnes de l’unique abside hémisphérique représentent, de gauche à droite, les visages longs et fins d’un homme, le sourire aux lèvres, et d’une femme au visage ovale. Le troisième chapiteau sur un côté un oiseau (le pic picène ?) et sur l’autre une tête de bovin (lombard ou franc ?). Le chapiteau de la quatrième colonne représente probablement un monstre chaldéen, signe de mort, qui confirme qu’il s’agit d’un mausolée où un couple a été inhumé, donc probablement le mausolée de la famille des seigneurs d’Elcito, qui, selon l’information que nous avons trouvée au musée G. Moretti à San Severino Marche, étaient aussi les Comtes della Truschia.

L’église qui surmonte cette petite merveille a été presque détruite par le tremblement de terre de 1799 et sa reconstruction a provoqué des dommages irréparables supplémentaires au mausolée puisqu’on a placé d’énormes soutiens en maçonnerie en plein milieu du ravissant et fragile petit mausolée d’une famille du haut Moyen Âge.

Mausolei foto 13 Valfucina.jpg13. Pierre murée dans la façade de l’église au-dessus du mausolée de Valfucina. En haut à gauche l’A à tête plate suivi du O aigu. (Photo Luigi Papa)

Mausolei foto 14 Chrodoara sarcophage détail.jpg14. Sarcophage mérovingien de la noble Chrodoara (634), détail, Amay – Université de Liège

Un blason portant les deux initiales L. et P . est sculpté dans une pierre murée dans la façade de l’église sus-jacente. Le blason, en haut, a un soleil, reprenant l’antique tradition arienne du Dieu Soleil qui domine tout (Mithra) ; en dessous, le symbole de la féminité avec l’étoile à huit pointes et la lune croissante. Les deux initiales L. et P ont été gravées plusieurs siècles plus tard par un descendant : Liberatus Prior, « chambrier secret » du Pape Innocent VIII.

Dans cette façade, il y a aussi une pierre plus ancienne où il y a des abréviations difficiles à déchiffrer. Il y a néanmoins deux lettres très claires qui attirent notre attention. En effet elles sont identiques à celles du sarcophage mérovingien de Chrodoara, daté du 7ème siècle qui a été trouvé à Amay, près de Liège en Belgique : un O très aigu et vertical formé par le « croisement de deux lignes courbes » et un A à la « la tête plate » comme le dit très bien le Professeur Jacques Stiennon de l’université de Liège.

Le mausolée de Santa Maria Assunta de Pievebovigliana

Le troisième mausolée que nous voyons en détail est celui qui se trouve à Pievebovigliana dans ce qui reste du château (ou abbaye) détruit en 1528 sur ordre de Catherine Cybo, petite-fille du Pape Innocent VIII, dans le bourg historique actuel. Le mausolée a probablement été construit pour recevoir les dépouilles des membres de la famille qui occupait le château de Pievebovigliana. Transformé en crypte, il se trouve aujourd’hui sous l’église de Santa Maria Assunta et peut être visité en descendant deux escaliers latéraux de l’intérieur de l’église.

Jusqu’à une époque assez récente, le mausolée a été utilisé comme local fourre-tout par un fermier local. On y accédait seulement de l’extérieur (il n’y avait pas d’accès entre le mausolée et l’église). En 1926 Monseigneur Campelli a fait construire deux escaliers pour le relier à l’église.

Dès l’extérieur, on note que le complexe d’édifices qui entoure le mausolée a été construit en plusieurs phases et que de nombreux remaniements ont été effectués. On remarque aussi que, probablement aux environs de 1700, date de construction du clocher actuel, l’abside centrale a été enveloppée d’une abside plus grande pour agrandir le chœur de l’église sus-jacente. Les murs de l’abside originale sont encore à leur place aujourd’hui. La technique que les Italiens appellent « mettre une chemise » se remarque dans d’autres édifices comme par exemple à Sant’Angelo in Piano (Carassai) et à Santa Croce dei Conti (Sassoferrato).

Quand on entre dans le mausolée de Pievebovigliana, la première chose qui saute aux yeux est qu’il s’agit bien d’un mausolée et pas d’un lieu de culte car les quatre piliers portants et la vingtaine de colonnes qui divisent l’espace d’environ 216 m² auraient rendu les rites religieux difficiles à suivre. Ce mausolée a été amputé d’un tiers de son volume original pour laisser la place aux escaliers qui se trouvent dans l’église actuelle et relient la nef du rez-de-chaussée au chœur surélevé. Le plan carré original est ainsi devenu un rectangle. La partie manquante est opposée aux absides semi-circulaires, c’est-à-dire que ce qui manque est la partie où se trouvait l’entrée originale du mausolée. Nous avons vu le dessin p. 10.

Mausolei foto 15 Pievebovigliana.JPG15. Mausolée de Pievebovigliana

La preuve que ce mausolée a été partiellement détruit pour construire l’église est que les quatre piliers portants ne sont plus au milieu de l’espace que nous voyons aujourd’hui. Deux d’entre eux se trouvent contre le mur qui soutient l’escalier supérieur.
Les mesures internes de ce magnifique et riche mausolée devaient être d’environ 30 x 30 coudes syriens.
À l’origine, les murs et les plafonds du mausolée avaient été entièrement décorés de fresques. Ces fresques ont été ensuite recouvertes de plafonnages. Vers 1975, il a été décidé de les décaper totalement, détruisant ainsi les fresques originales. Les plafonds représentaient probablement un ciel étoilé (comme dans le mausolée de Santa Maria alle Macchie), comme le témoigne un fragment réutilisé pour la construction d’une nouvelle fenêtre dans la partie antérieure (façade sud).
Les voûtes à arêtes en pierres sont typiques des églises et des mausolées carolingiens.
Le sol actuel a été déposé sur le précédent enterrant complètement les pieds des colonnes et des piliers, ainsi que d’éventuelles pierres tombales. Sur le mur ouest, il y a une pierre tombale incisée rendue illisible : elle a clairement été martelée.
On peut estimer l’année de la construction de ce mausolée se situe entre l’an 780 et l’an 810.

Mausolei foto 16 Valfucina foto di Luigi (2).jpg16. Mausolée de Valfucina à Elcito, San Severino Marche.
Visage du Comte della Truschia ou d’un de ses ancêtres (photo Luigi Papa)

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NOTES

– L’abbaye de Santa Croce al Chienti détruite par les Cisterciens : Accordo, Anna Maria, I document di Santa Croce n’elle carte dell’archivio di Sant’Elpidio a Mare, Associazione Santa Croce, Sant’Elpidio a Mare, 2009.
– Miljenko Jurković. Bertelli, Carlo et Brogiolo, Gian Pietro et Jurković, Miljenko et Matejčić, Ivan et Milošević, Ante et Stella, Clara, Bizantini, Croati, Carolingi. Alba e tramonto di regni e imperi, Milan, Skira Editore, 2001, pages 151 et suivantes.
– Un secret de polichinelle : article, signé par Antonella Ventura, paru dans la revue Emmaus, année XXVII, n° 16 du 21 avril 2012.
– Sarcophages à Sant’Angelo in Montespino : l’historien local Onorato Diamanti a trouvé ses sources historiques dans Papiri Pievano Pacifico, Inventario 1848 aux archives de l’église San Michele Angelo, Montefortino.
Diamanti, Onorato, Inediti Fortinesi, Montefortino, publié par Centro Studi Fortunato Duranti, 1998, pages 88-91.
– Roi Clovis (466-511). Selon l’histoire, c’est Saint Eleuthère, habitant de la capitale du roi : Tournai en Belgique, qui aurait converti le roi au christianisme. Les restes d’Eleuthère se trouvent aujourd’hui dans la caisse de fer qui se trouve dans l’autel de la Collégiale sur la place principale à San Ginesio. Son nom est gravé dessus.
– l’Empereur Byzantin Léon 1er. Son sarcophage a été identifié à Sant’Elpidio par Arch. Medardo Arduino.
– Serra, Luigi, L’arte nelle Marche : dalle origini cristiane alla fine del gotico, G. Federici, 1929
– Sarcophage de Chrodoara. Découverte du sarcophage de Chrodoara à Amay, prov. de Liège en janvier 1977. Stiennon, Jacques, Le sarcophage de sancta Chrodoara à Saint-Georges d’Amay, 1977.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/crai_0065-0536_1979_num_123_1_13555#

 

 

 

 

 

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